Et certes, en l’occurrence,
ce n’est vraiment pas du « Temps perdu »… !
Julien Bertheau, encore tout auréolé de sa mise en scène d’ « Un Conte d’Hiver » de Shakespeare à la Comédie-Française dont il était sociétaire, était professeur à l’Institut des Arts de Diffusion à Bruxelles (IAD). Lors d’un examen d’entrée des nouveaux candidats-élèves pour la section comédiens, il se trouva devant une jeune candidate blonde à qui il proposa de lui parler de Bach.
A son grand étonnement, il la vit se lever et s’en aller comme pour quitter les lieux:
– Que faites-vous ? lui dit-il, surpris et consterné.
Elle se retourna mi-ironique, mi-insolente:
– Vous me demandez de vous parler de Bach. Je fais une fugue !
Voilà comment naquit dans l’univers du théâtre belge Lesly Bunton…
Ce n’est bien sûr qu’une anecdote mais elle est authentique. Elle reflète et résume fidèlement ce qui allait faire d’elle un « personnage ». « La » Bunton, comme la baptiserait plus tard ce merveilleux comédien que fut Christian Maillet qui deviendrait souvent par la suite un de ses partenaires.
Spontanéité, sens cursif de l’improvisation, intelligence de la répartie et référence immédiate à la culture. Tout y était. Déjà.
Un peu plus tard, au Conservatoire Royal de Bruxelles, elle rafla tous les premiers prix d’emblée après seulement un an de cours. A l’issue d’une scène d’une comédie de Pirandello, la comédienne Madeleine Ozeray, qui avait été dans sa jeunesse l’égérie de Jouvet et créatrice d’Ondine de Giraudoux, officiant dans le jury, se précipita sur elle en lui prédisant une « grande carrière, à la Sophie Desmarets ».
Il faut dire aussi d’autre part que, jusqu’alors, on n’avait pas vu Chimène interprétée de la sorte; si moderne et grave à la fois. Un sommet de tragique baroque et de dépouillement dans la profondeur de l’amour et de l’orgueil blessé. Et ce fut un rare moment lorsque ponctuant les vocalises poétiques de Claudel dans le poème « Paon et Syrinx » en clôture de son concours, elle coupa littéralement le souffle d’une salle suspendue à sa virtuosité musicale. Une longue et interminable salve d’applaudissements s’ensuivit, comme on n’en avait plus entendue depuis des lustres dans ce lieu si peu propice aux manifestations exubérantes.
Sa carrière qui avait déjà effectivement commencé par la réouverture du Théâtre Molière devant le Roi et la Reine Fabiola (normal pour une pièce espagnole de Lope de Vega… montée par un sociétaire du Français ) n’allait plus cesser de se développer et cela dans tous les théâtres de Bruxelles et d’ailleurs.![]() |
Au Festival international de Nancy où elle joua L’Ecume des Jours, elle y croisa un organisateur fou de théâtre et de nouveautés : un nommé Jack Lang…
Des années plus tard, Ursula Kübler qui fut la compagne de Boris Vian jusqu’à sa mort, prendra « des nouvelles de Lesly Bunton dont elle avait gardé le souvenir d’une jeune comédienne si extraordinaire ».
Le célèbre metteur en scène qui soufflait le froid et le chaud à la Comédie-Française et sur le Tout Paris de l’époque, Jean Meyer, l’engagea au Théâtre des Célestins de Lyon où elle se lia d’amitié avec un jeune espoir bien en chair et drôle à souhait: l’inconnu Jacques Villeret. Cette escapade sur les bords du Rhône pour y jouer Ionesco avec Jacques Duby, eut des lendemains heureux.
Meyer lui fit interpréter Armande dans sa pièce fétiche: Les Femmes Savantes de Molière, au Théâtre National de Belgique.
![]() | Elle eut d’autant plus de scrupules à s’y résoudre que David Niven lui avait avoué un jour de soleil à Saint-Jean Cap Ferrat que c’était déjà tellement difficile de bien jouer dans sa propre langue, alors dans une autre… Puis la vie en décida, elle s’en tint au conseil du héros du Pont de la Rivière Kwaï… et resta sur le continent. |
Elle retrouvera cependant Jacques Villeret chez Robert Hossein à Reims. Elle sera à ses côtés Zerbinette des Fourberies de Scapin; avec également Patrick Chesnais, Jean-François Balmer et Jacques Weber qui signera aussi la mise en scène.
La palette de la jeune comédienne, on le voit, s’élargissait. Jacques Huisman qui la tenait en haute estime eut une idée géniale quand il lui proposa le rôle signé de la sourde-muette de « Children of a lesser God » (Film retentissant).
C’est plus qu’un triomphe, c’est un véritable tabac qu’y réussit Lesly.
Le 7ème jour Dieu créa les autres, (titre en français) constitua un des plus grands succès de l’ère Huisman au Théâtre National. Elle demeura donc encore un peu à la Place Rogier, juste le temps d’y rencontrer Peter Ustinov puisqu’elle participa à la création en Belgique de sa pièce La Dixième de Beethoven. Il fut à ce point séduit par son jeu qu’il lui proposa de venir à Londres.![]() Quand on se nomme Lesly Bunton, on est forcément bilingue…, à la manière anglo-saxonne évidemment. |
Elle eut d’autant plus de scrupules à s’y résoudre que David Niven lui avait avoué un jour de soleil à Saint-Jean Cap Ferrat que c’était déjà tellement difficile de bien jouer dans sa propre langue, alors dans une autre… Puis la vie en décida, elle s’en tint au conseil du héros du Pont de la Rivière Kwaï… et resta sur le continent. |
Mais c’est Yvan Baudouin qui, après lui avoir proposé une pièce au titre prophétique: « Virage dangereux », l’amènera ensuite progressivement à se révéler à elle-même dans des rôles forts et puissants où feront merveille son intériorité, ravagée par des silences où densité et magie se combinent secrètement, et la gravité intense de sa voix, qui lui permettront dans des spectacles en solo qui ont marqué le théâtre belge de s’illustrer particulièrement; tout comme les modifications étonnantes qu’elle s’imposa dans des rôles-phares de spectacles contemporains, nouvellement créés.
On pense à Kafka, à Virginia Woolf, à la Peste…
C’est une création de l’oeuvre de Musil, Les Exaltés, qui avait décidé
Marie-Louise Roth, de l’Université de Strasbourg, spécialiste de Musil et Kafka, à informer le Comité Musil de Klagenfurt de l’interprétation rare de Lesly Bunton du rôle de Régine. Rôle réputé spécialement complexe et tortueux.
![]() | Le renommé poète contemporain Philippe Jaccottet quitta sa retraite de Grignan, fut reçu à l’Académie et assista à sa performance. L’Autriche alors, par la voix de son ambassadeur, fit remettre à Lesly la Médaille Musil. Récompense exceptionnelle qui venait enrichir son palmarès après l’Eve du Théâtre que la presse théâtrale belge lui avait décernée quelques années plus tôt. |
Ses interprétations saisissantes d’Albertine Sarrazin, d’Isabelle Eberhardt, notamment, lui vaudront l’appréciation unanime du public et de la presse, en Belgique et en France. A Paris, au Théâtre 347 pour l’une, où Julien Sarrazin attira au « Journal de Prison » un public d’intimes, si attachant et marginal, qu’Albertine avait connu (parmi lequel l’écrivain Frédéric Dard); au Lucernaire pour l’autre, où le soir de la dernière, toute la famille Paul Claudel lui fit l’hommage de sa présence. (Ils n’avaient pas oublié l’exceptionnelle Lumir du Pain Dur qu’elle avait été à Bruxelles.)
L’aura de sa personnalité, son magnétisme scénique, sa justesse tant appréciée et redoutée à la fois par ses partenaires, associés à sa force de conviction, constituent les atouts les plus percutants de cette comédienne que l’émotion et les pulsions ont rendue hyper-communicative et toujours sur la braise. Elle fonctionne à l’hyper-perception. On n’est donc pas surpris de la voir réaliser avec efficacité des décors, gérer les costumes, orchestrer tout l’aspect esthétique des spectacles et même s’investir également dans la mise en scène, voire dans des adaptations.
| Son instinct, son expérience rompue à tous les attributs du métier servent aussi beaucoup les circonstances. Récemment encore, pour TF1, elle tourna : »Il n’y a pas d’âge pour s’aimer » aux côtés de Charlotte de Turkeim et Bernard Le Coq dans une réalisation de Thierry Chabert. | ![]() |
| Lesly dit volontiers que Tchékhov est son auteur préféré. Et c’est vrai qu’elle-même est souvent tchékhovienne, profondément. Et nous, public, nous n’avons pas oublié sa Mouette. Des lettres de l’époque en témoignent comme d’un moment sublime, transcendantal. C’est toujours Tchékhov qui sourd, dans ses cris comme dans ses déchirements.La poétesse Märta Tikkanen viendra de Finlande voir sa propre Histoire d’Amour du Siècle, évoquera devant le public les nombreuses prestations générées par son texte et auxquelles elle a assisté. Elle dira combien la performance de Lesly lui a paru la plus chargée d’émotion, la plus puissante. (« Powerfull », she said.) Là, c’était encore Tchékhov, au plus secret du secret. Comme pour Ay Carmela, rebelle au franquisme, comme pour une pièce magistrale de Visniec (Du Sexe de le femme comme champ de bataille), comme pour Le Grand Théâtre d’Evelyne Pieiller; c’est toujours Tchékhov qui rôde, qui l’habite et la transmue…Que de chemins parcourus depuis Le Petit Prince qu’elle joua à Liège devant Consuelo Sunçin, l’épouse de St.Exupéry ! Leur soirée à l’issue du spectacle, elle s’en souvient, fut une soirée de complicité, d’affinités, d’amitié. Lesly disait comme personne: – S’il te plaît, dessine-moi un mouton. Et Consuelo lui confia la vérité sur le mouton… Au fond, le secret de tant de frémissements potentiels, de violence ou d’authenticité chez cette artiste hors normes ne réside-t-il pas là où on l’attend le moins, dans sa fragilité secrète ? Chez le Petit Prince, justement : – Il faut bien protéger les lampes. Un seul coup de vent peut les éteindre… Pour cette femme forte, intransigeante, qui refuse les compromis et les demi-mesures, la lâcheté, le mensonge et l’injustice, s’avouer intimement si fragile, quel paradoxe !Grande lectrice, férue de culture et de justice sociale, féministe, elle n’a jamais hésité à répondre présente à toute demande de témoignages écrits, de lectures publiques et colloques; là où elle estime qu’engagement et volonté politique démocratique doivent se manifester. L’intelligence, l’imaginaire et le talent demeurent chez elle merveilleusement en jachère, toujoursinvestie en permanence dans l’humus des grands écrivains de théâtre de notre temps qu’elle a aidés avec Yvan Baudouin à faire découvrir, à faire connaître, à créer et à promouvoir. Le constat s’impose de lui-même: l’apport personnel de Lesly Bunton dans la vitalité et la créativité du théâtre qu’elle a co-fondé, demeure incontestablement une des expressions majeures de la réalisation artistique féminine en Communauté française de Belgique de ces trente dernières années.( Extrait de: PORTRAITS D’AUJOURD’HUI) |





champ de bataille), comme pour Le Grand Théâtre d’Evelyne Pieiller; c’est toujours Tchékhov qui rôde, qui l’habite et la transmue…
Pour cette femme forte, intransigeante, qui refuse les compromis et les demi-mesures, la lâcheté, le mensonge et l’injustice, s’avouer intimement si fragile, quel paradoxe !